En faisant croire — aux naïfs qui voulaient bien l’entendre, et en première instance aux médias bien disposés à boire et faire ruisseler le petit lait désinformationnel du cercle macronique — que plus personne ne dormirait dans la rue en 2018, le président de la république en marche a réussi le tour de force d’attirer la lumière médiatico-politique sur le sort des SDF, faisant mine de s’en préoccuper sans pour autant lever le petit doigt pour agir concrètement à l’amélioration de leur situation. Interpréter cet engagement de campagne comme une promesse maladroite faite par un candidat devenu président qui n’aurait que faire de la réalité des pauvres dans notre pays masque l’essentiel dans cette affaire.  Derrière cet engagement fallacieux se dissimule une éthique du néolibéralisme qu’il convient de révéler pour ne pas se laisser — encore une fois — piéger par une rhétorique et une communication qui n’a de maladroite que les apparences, d’où sa subtile efficacité.

Pour bien comprendre ce qu’il se passe, il faut se poser une question très simple : qu’est-ce qu’un SDF pour la société ? Que représente un SDF pour le président des riches et les personnes qui adhèrent à l’idéologie néolibérale macronique ? Un SDF, c’est un pauvre qui est tellement démuni qu’il n’a pas l’essentiel de ce qui fait de nous des autres humains, c’est-à-dire un toit pour s’abriter, se réchauffer (le corps et l’esprit), se recueillir, se retrouver. Bien sûr, on peut toujours trouver plus miséreux encore, la misère n’ayant pas de limite, mais, à la différence du petit africain qui crève la dalle à cinq mille kilomètres de chez nous, le SDF est présent, ici et maintenant. C’est la misère qui se voit, tous les jours, au coin de la rue. Le SDF, c’est la pauvreté concrétisée, palpable, que l’on peut sentir : même lorsqu’il n’est plus là, il est encore présent par son odeur de pisse mêlée d’alcool, par ses haillons qui trainent au sol, ses couvertures crasseuses, ses matelas de carton poisseux.

Zéro absolu

Le SDF, c’est donc la pauvreté incarnée et, à ce titre, c’est l’antithèse du riche, l’être le plus éloigné du riche. Car la richesse n’est pas une notion absolue. Nous sommes toujours le riche ou le pauvre de quelqu’un. Or, plus ce pauvre est pauvre, plus le riche est riche, puisque plus éloigné du plus pauvre des pauvres. Dès lors, plus ce pauvre se rapproche du zéro absolu, du dénuement le plus complet, plus le riche se rapproche de l’infini, de la richesse absolue.

Mais le SDF n’est pas là uniquement pour servir de référence aux ultra-riches : entre le zéro et l’infini, il y a toutes une gamme de richesses qui confère à chacun sa position dans l’espace social. Et c’est là que la mise en lumière du « problème » SDF devient réellement intéressant pour éclairer la pensée macronique, car, plus cette misère est palpable, plus elle peut susciter le dégoût et la peur. Dégoût de cette misère honteuse qui rabaisse l’être humain au statut d’animal, dormant dehors à même le sol. Peur de cette possibilité, même infime, de se retrouver soi-même dans cette situation-là, de devenir ça. Alors que ceux qui sont en pleine ascension sociale ont en ligne de mire les hautes sphères de l’infinie richesse, ceux qui sont en stagnation ou en régression sociale voit le fond du gouffre s’éclairer de mille feux — paraissant ainsi d’autant plus profond — et savent à quoi s’en tenir s’ils ne parviennent pas à stopper leur chute. Voilà un moyen peu coûteux pour motiver les chômeurs récalcitrants à accepter n’importe quelle offre d’emploi ! « Comment ? Vous ne voulez pas travailler ? Mais enfin, regardez ce qui arrive aux fainéants ! Vous êtes sûr que vous ne voulez pas travailler ? »

Le néolibéralisme ou l’éthique de la responsabilité individuelle

Mais le plus insidieux n’est pas là. Car, comme on a pu l’entendre dire à l’assemblé par un membre de la république en marche, le SDF l’est par choix. «Certains souhaitent rester seuls dans la rue, c’est leur choix. Rien ne les oblige à être mis à l’abri» [1]. En d’autres termes, le SDF est responsable de sa situation. Vous êtes à la rue ? C’est votre choix, c’est votre faute, vous êtes l’unique responsable. Paroles navrantes d’un élu de la république qui définit une éthique de la responsabilité individuelle et qui, par effet domino, inonde l’ensemble de la société. Cette éthique nie tous les mécanismes et déterminants sociaux qui produisent des situations individuelles particulières. L’ensemble des causes est individuel. Les causes sociales n’ont plus lieux d’être. Avec un tel paradigme, la pauvreté n’est plus un phénomène social, c’est un choix individuel, une éthique personnelle. Derrière cette conception du SDF se cache — de moins en moins, mais toujours beaucoup trop — la pensée néolibérale. Car si le pauvre est l’unique responsable de sa pauvreté, par miroir, le riche est l’unique responsable de sa richesse. Le rang de naissance n’a rien à voir là-dedans, si le riche est riche, il ne le doit qu’à lui-même, qu’à son mérite personnel, à son effort dans le travail, à son intelligence, à son flair mais jamais aux conditions sociales, celles de sa naissance, de son éducation, de son patrimoine familial, etc.

Et l’on peut étendre cette éthique à tous les domaines de la vie. Si le malade est malade, c’est qu’il n’a pas su se soigner, choisir les bons médecins, entretenir son corps en choisissant un sport adapté, il n’a pas su adopter un cadre de vie sain. Il ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il ne sait pas faire la différence entre un produit bio et un produit rempli d’OGM et de pesticides. Monsanto, Philip Morris, responsables ? Pourquoi donc ? Les risques étaient pourtant connus ! Pourquoi ce malade n’a-t-il pas adopté le bon comportement, pourquoi n’a-t-il pas fait les bons choix ? D’autres les ont fait pourtant, alors pourquoi pas lui ? Sans doute parce qu’il est faible, parce qu’il ne sait pas se prendre en charge, se gérer, en somme c’est un irresponsable, et il n’a que ce qu’il mérite ! Et le conducteur contrôlé à 160km/h sur l’autoroute ? Ne connait-il plus son code de la route ? Quand bien même le compteur de sa voiture afficherait 240, c’est à lui et lui seul qu’incombe le choix de respecter ou non les limitations de vitesse ! Peugeot, Mercedes ou Toyota ? Ils ne font que vendre des voitures, c’est au conducteur de prendre ses responsabilités. Et le chômeur, qu’attend-il pour s’inscrire sur Uber ou Deliveroo ? Si les flics viennent le déloger à la fin de la trêve hivernale, il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même, il était prévenu ! Et abstentionniste ? N’est-il pas conscient qu’il y a un fort risque que Le Pen soit au second tour puis élue ? Si elle passe, ce sera lui le responsable ![Le rejet du bas peuple]

Manipulation et perversion de la pensée

Et nous pourrions multiplier les exemples. L’éthique de la responsabilité individuelle réduit les phénomènes sociaux qui s’imposent à l’ensemble des individus par la société en les plaçant au cœur des individus. Ainsi, les individus sont rendus pleinement responsables de leurs actes, de leurs échecs et de leurs succès et les déterminations sociales sont éliminées des causes des phénomènes. De fait, la lutte contre la pauvreté ou contre toute forme de dégénérescence sociale (pollution des sols, de l’air, sonore, isolement des vieux, problèmes sanitaires, etc.) — car les problèmes environnementaux sont avant-tout des problèmes sociaux — devient une affaire non plus collective, mais individuelle. Il est du ressort des individus et d’eux seuls de faire leur choix parmi les possibles offerts. Ainsi, en mettant la lumière sur les SDF puis en les stigmatisant, le clan macron déploie la pensée néolibérale à son niveau le plus pervers, puisqu’elle rend le pauvre responsable de son sort alors même que, par définition, un problème social trouve son origine (sa cause) et donc sa solution, dans le social, donc dans le collectif.

Pour la sphère macronique, le SDF est l’idiot utile. S’en prendre à la catégorie sociale probablement la plus démunie car impossible à fédérer pour se défendre est d’une intelligence abjecte et il est important que le plus grand nombre d’entre nous s’en rende compte ! Usant des peurs, bien légitimes, de régression sociale d’une partie de la population, le clan macron manipule les esprits, les modelant un peu plus à la pensée néolibérale, pour mieux les faire rentrer dans le rang, pendant que les autres n’en finissent pas de courir vers l’infini de la richesse qui s’éloigne à mesure qu’ils avancent. Et lentement, mais surement, l’état totalitaire se met en place, à coup d’anesthésie médiatique généralisée. À moins que…

1 http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/02/06/01016-20180206ARTFIG00247-la-majorite-des-sdf-dorment-dans-la-rue-par-choix-la-declaration-erronee-d-un-depute-lrem.php

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