Le matraquage médiatique d’entre-deux tours contre les abstentionnistes a révélé au grand jour un rejet du peuple par les classes dominantes, véritable miroir du rejet anti-élite du FN. Alors que Macron et Le Pen se nourrissent de l’opposition frontale entre France d’en haut et France d’en bas, une potentielle paix sociale semble se dessiner autour du programme de l’Avenir en commun dont Mélenchon est le porte-voix.

Ceux qui, tout en critiquant le type et les décisions d’un gouvernement, lui donnent leur allégeance et leur soutien sont assurément ses soutiens les plus scrupuleux et donc souvent les obstacles les plus sérieux à la réforme.

Henry David Thoreau, La désobéissance civile

Pendant l’entre deux tours, les leçons d’antifascisme martelées par l’ensemble des médias dominants, y compris et plus particulièrement ceux qui se déclarent « indépendants » ou « de gauche », ont révélé à outrance la tendance moralisatrice des classes dites « intellectuelles » envers les petites gens, ceux qui ne réfléchissent pas assez, ceux qui n’ont pas suffisamment de culture et de savoir historique pour faire la part des choses. La supériorité de classe, bien réelle, puisque les journalistes et personnalités médiatiques font partie de la classe supérieure, tant par leur situation sociale avantageuse que par le pouvoir symbolique qu’ils exercent, se double d’un sentiment de supériorité morale, totalement factice elle, duquel découle un devoir d’éducation vis-à-vis du bas peuple et qui lui est imposée. Derrière ce sentiment de supériorité se dissimule à peine un mépris envers les basses couches de la société, un mépris d’autant plus mesquin qu’il prétend combattre une soi-disant pensée fascisante. Or, a-t-on encore le droit de se demander quel est le plus grave dans cette situation, ceux qui ont la haine de l’étranger ou ceux qui ont la haine des pauvres (qui auraient la haine des étrangers) ?

Tweet d’Edwy Plenel, directeur de la publication du journal d’information en ligne Médiapart, daté du 2 mai 2017

Eduquer et soumettre le bas peuple

Lorsque M. Macron propose d’imposer une loi interdisant à un chômeur de refuser plus de deux offres d’emploi « décentes », il stigmatise une catégorie sociale. De deux choses l’une : soit le chômeur est stupide, puisqu’il refuse une offre décente qu’un type censé ne refuserait jamais, soit il profite du système, c’est un fainéant, un assisté, et il faut le remettre dans le droit chemin. À moins que cette offre n’ait de « décente » que le nom. Dans tous cas, le chômeur est par essence un être inférieur, un poids social qu’il faut ou bien éduquer ou bien soumettre. Qui est le plus indécent dans cette hypothèse, l’offre d’emploi ou la loi proposée, surtout lorsqu’on prend en compte qu’elle ne sera même pas votée par le parlement élu, mais imposée par ordonnance ?

Libération - Une du 6 et 7 mai 2017
Libération – Une du 6 et 7 mai 2017

Bien sûr, là où le pauvre, mal éduqué, se tourne vers une xénophobie ouverte et revendiquée, le riche, lui, enrobe son discours de termes novlangues, « flexisécurité », « europe sociale », « offre d’emploi décente », etc., faisant passer sa haine du prolétaire pour une mission humanitaire envers les plus démunis, faisant écho à certains discours sur la colonisation qui se justifierait par l’apport de la culture occidentale donc supérieure aux nations sous-développées, donc inférieures.

En quoi le mépris des classes inférieures prôné par M. Macron et relayé par l’ensemble des médiacrates serait-il moins grave que la xénophobie et le racisme fasciste de Mme Le Pen ? Là où Mme Le Pen manipule des personnes en détresse, sinistrées par des décennies de politique néolibérale, en leur faisant croire que la source de tous leurs problèmes vient de l’étranger, M. Macron manipule des personnes qui sont convaincues qu’avoir un haut niveau de vie, un parcours scolaire prestigieux et un CV à proportion de leurs chevilles, les rend intrinsèquement meilleures, supérieures, plus aptes à soumettre tout un peuple à leur volonté, tout en se persuadant qu’elles sont progressistes, généreuses et humanistes.

M. Macron, le reflet de Mme Le Pen

À la question, « mettez-vous un signe égal entre Macron et Le Pen ? », Emmanuel Todd, bien connu pour ses positions tranchées, rétorquait fermement : « oui »[1]. Si cette réponse est un tantinet provocatrice, elle met en lumière un point essentiel sur lequel nombreux sont ceux qui, pourtant de bonnes volontés, se fourvoient lourdement : l’idéologie Macron et l’idéologie Le Pen ont un même fondement : le rejet. Seul l’objet du rejet diffère. Dans le premier cas, ce sont les élites et les étrangers qui sont visés, dans le second ce sont les masses peu cultivées et précaires. Rejet ethnique anti-élitiste contre rejet élitiste anti-social[2].

Sociologie du premier tour de l'élection présidentielle 2017
Sociologie du premier tour de l’élection présidentielle 2017 – Catégorie socioprofessionnelle –
Source IPSOS

Cette communion dans le rejet d’une catégorie de la population se retrouve dans les analyses sociales des résultats du premier tour[3] : les votes Macron et Le Pen sont tous deux des votes de classes. Le score de Macron est très fort chez les cadres et professions dites « intellectuelles », c’est-à-dire hautement diplômées et s’affaiblit à mesure que le niveau d’éducation diminue. Le vote Le Pen s’inscrit en miroir du vote Macron, très fort chez les classes ouvrières et très faibles chez les cadres. Cette complémentarité des votes Macron / Le Pen prouve que l’un ne peut exister sans l’autre, puisqu’il faut bien que l’une des catégories sociales délaissées par l’un s’accroche sur l’autre.

Sociologie du premier tour de l'élection présidentielle 2017
Sociologie du premier tour de l’élection présidentielle 2017 – Niveau d’études – Source IPSOS

Rejet mutuel contre Avenir en commun

À l’inverse, le score de Mélenchon révèle une grande stabilité, quel que soit le niveau d’éducation ou la catégorie socioprofessionnelle des votants. Chez Mélenchon, les scores des cadres ne divergent que de 5 points de celui des ouvriers contre 17 points d’écart pour Macron et 23 points pour Le Pen. Même en ce qui concerne les revenus des votants, un équilibre se dessine chez Mélenchon, bien loin des pentes vertigineuses des votes Macron et Le Pen. Là où ces derniers font leur beurre sur l’opposition des deux France, celle d’en haut contre celle d’en bas, Mélenchon parvient à rassembler toutes les classes sociales au sein d’un projet commun, en l’occurence, L’avenir en commun, qui, une fois n’est pas coutume en politique, porte plutôt bien son nom.

Sociologie du premier tour de l'élection présidentielle 2017 - Score des candidats en fonction des revenus
Sociologie du premier tour de l’élection présidentielle 2017 – Revenus – Source IPSOS

Un projet de société ne peut être viable sans que l’ensemble d’une population puisse y trouver son compte – à moins que la catégorie rejetée soit soumise par la force, mais ceci ne dure qu’un certain temps. Le projet de M. Macron, puisqu’il vient d’être élu et va être mis en application, ne peut mener qu’à la division de la société française entre ceux qui méritent d’y être intégrés et qui le sont déjà en réalité – les européistes à haut niveau d’éducation, les grandes puissances financières – et ceux qui doivent être mis au banc – les ouvriers racistes, les chômeurs fainéants, les fonctionnaires profiteurs. De cette division ne peuvent naitre que des tensions, encore et encore accentuées, jusqu’à ce qu’un conflit éclate. La question n’est pas de savoir si ce conflit verra le jour, mais quand, où, et avec quelle intensité.


1 Arrêt sur images, émission du 28 avril 2017. http://www.arretsurimages.net/emissions/2017-04-28/Todd-Je-prends-le-risque-Je-vais-m-abstenir-Dans-la-joie-id9819
2 On pourrait également ajouter l’opposition géographique, ville éduquée contre campagne sous-développée.
3 Source IPSOS : http://www.ipsos.fr/decrypter-societe/2017-04-23-1er-tour-presidentielle-2017-sociologie-l-electorat

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