Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien. Ces mots prononcés par Macron lors de l’inauguration de la Station-F, énième incubateur de start-up censé révolutionner une fois de plus le monde et redonner de la vigueur à l’économie française, dévoilent la « pensée complexe » du président de la « start-up nation ». Derrière ces propos en apparence anodins apparait la véritable ontologie néolibérale, fondée sur le rejet violent et massif du peuple.

De « pensée complexe », nous devrions plutôt entendre « pensée complexée », car révélée à demi-mot, au détour d’un discours creux comme notre président sait si bien les entonner. Pourtant, cette phrase fait surgir, comme un lapsus, tout le plein de la pensée néolibérale qui gouverne et meurtrit le monde.

Notons d’abord l’oxymore de « ceux qui ne sont rien ». Car ceux-là, ces gens-là, ne peuvent être rien, puisqu’ils sont. Et pourtant, ces gens ne sont rien. Le choix de l’auxiliaire être est détonnant. Ceux-là ne sont rien, ils ne sont pas, ils n’existe pas. Ils incarnent le vide ontologique, l’absence d’être, la négation de la vie, de l’existence humaine. Ils ne sont pas humains, ils ne sont même pas des choses, des objets, des sous-humains, ou quoi que ce soit d’autre. Ils n’ont même pas la consistance d’une pierre, d’un bout de bois ou d’un grain de sable. Non, ils ne sont rien. Nada.

Réussir, c’est être. Être, c’est réussir.

Cette affirmation de Macron prend donc les allures d’une tautologie : il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas. Il y a ceux qui ne sont rien et ceux qui sont tout. Il y a ceux qui existent et ceux qui n’existent pas.

Mais pour mieux nous traduire sa pensée complexe, pour mieux la décomplexer donc, il explicite derrière cette évidence la signification profonde de l’ontologie néolibérale qu’il fait sienne. L’absence d’être de « ceux qui ne sont rien » est opposée à « ceux qui réussissent ». S’il y a ceux qui sont et ceux qui ne sont pas, pour Macron, ceux qui sont sont donc « ceux qui réussissent ». Il y a  équivalence, synonymie entre l’être et la réussite. « Réussir, c’est être. Être, c’est réussir. » Voilà le credo ontologique du néolibéralisme macronien.

Être ou ne pas être entrepreneur, telle est la question

Lorsqu’on prend en compte le contexte dans lequel il prononce ces mots, dans une ancienne gare, lieu public privatisé, devant un parterre de néo-entrepreneurs, les dents bien aiguisées et prêts à tout pour « réussir », devant Xavier Niel, l’une des plus grosses fortunes de France, lors de l’inauguration d’un « incubateur de jeunes pousses » — comprendre : lieu où de jeunes cadres dynamiques fraichement issues des grandes écoles bavent à l’idée de créer leur société par actions simplifiées, structure idéale pour maximiser les dividendes en cas de succès, afin de développer des outils technologiques destinés à mettre en relation des clients décervelées avides de nouveaux gadgets et des esclaves modernes ayant le statut d’autoentrepreneur pour les servir, moyennant un retour sur investissement potentiellement faramineux, qu’il sera toujours bon de planquer dans un paradis fiscal le cas échéant — si l’on prend en compte le contexte donc, le sens de « réussir », donc d’être, devient très clair. « Réussir/être », c’est entreprendre. Entrepreneur, c’est tout faire pour « créer de la valeur », faire du chiffre, maximiser les gains, élargir son portefeuille. En un mot, réussir, c’est gagner de l’argent. Être, c’est gagner de l’argent. « Je gagne de l’argent donc je suis ».

Mises en opposition, ces deux propositions fondent l’ontologie néolibérale du président Macron. Être, c’est gagner de l’argent, en vouloir un maximum et toujours plus. Ne pas gagner d’argent, ne pas en vouloir plus et ne pas tenter d’en gagner plus, c’est ne pas exister. En une petite phrase, Macron efface symboliquement de la surface de la planète des milliards d’êtres humains.

Le rejet du peuple

Le FN fonde son ontologie sur une supposée supériorité ethnique, raciale (« les blancs sont supérieurs aux noirs, les Français de souche sont supérieurs aux Français issus de l’immigration et les étrangers »). L’ontologie fasciste ne nie pas l’existence de l’étranger, elle lui attribue une valeur moins grande, mais pas nulle. L’étranger existe, il est moins, mais il n’est pas rien.

L’ontologie néolibérale décomplexée se fonde non pas sur une supériorité ethnique, non pas (seulement) sur une supériorité sociale, mais se définie en négatif, sur un rejet de l’existence de l’autre. Avec Macron, l’autre n’existe même plus puisqu’il n’est rien. Fini le chômeur, fini le pauvre, fini le SDF, fini le penseur libre. D’une simple phrase, tous les sujets qui fâchent sont balayés. Tous ces gens qui réclament toujours plus d’attention, de considération, de droits, ne sont pas des gens, ils ne sont pas humains, puisque pour être humain, il faudrait exister. Macron ne saurait concentrer son énergie sur des fantômes, en bon président, il s’investit sur les vraies gens, ceux qui sont quelque chose, ceux qui existent.

De l’infériorité subie à l’infériorité choisie

Cette ontologie va plus loin encore, car loin de se limiter au rejet des autres, elle leur fait porter la responsabilité de ce rejet. Le pauvre, le chômeur, le SDF, bref, celui qui n’est rien peut devenir quelque chose, il lui suffit pour cela de le vouloir. C’est parce qu’il ne veut pas être qu’il n’est pas. C’est parce qu’il ne veut pas exister qu’il n’existe pas. Pourquoi donc s’attarder sur son sort ?

Là où les fascistes s’attaquent à des critères ethniques dont les sujets ne sont pas responsables — puisqu’on ne peut en vouloir à personne, hormis à Dieu, d’être noir ou blanc, petit ou grand, d’être né à l’étranger ou en France —, Macron cible les ratés en les rendant responsables de leur sort. « Pauvres, sortez-vous de la pauvreté ! », « SDF, sortez-vous de la rue ! », « Chômeurs-fainéants, trouvez un emploi ! », « Prenez-vous en main si vous voulez être quelque-chose ! » On retrouve ici une affinité avec l’ontologie d’extrême droite de l’assisté qui préfère se vautrer dans le canapé en se roulant les pouces devant la télé en vivant aux crochets de la société plutôt que de se sortir les doigts du cul et aller dégoter un job.

Du temps de la monarchie, les critères de classes tombaient du ciel. On était noble de sang et l’on attribuait ce rang à Dieu. Le pauvre paysan tenait son sort de la volonté divine. Chacun pouvait remercier ou en vouloir à Dieu, mais il n’y avait aucun mérite à être né noble ni aucune honte à être né paysan. Aujourd’hui encore, à de rares exceptions près, dont les néolibéraux se gargarisent pour nous faire croire au mérite, on tient son niveau social essentiellement de celui de sa naissance. Ce qui change, en revanche, c’est qu’on nous fait croire que ce rang n’est pas subi mais choisi. Il y a ceux qui choisissent le succès et ceux qui n’en veulent pas. Il y a donc ceux qui choisissent d’exister et ceux qui refusent l’existence.

L’atomisation du peuple

Cette ontologie néolibérale est beaucoup plus pernicieuse que l’ontologie fascisante, non pas parce qu’elle serait en elle-même plus dangereuse, mais parce qu’elle est plus sournoise, plus diffuse et donc plus difficile à combattre. Elle divise la société en deux ensembles, qui ne sont même plus des classes sociales, puisqu’il faut être pour faire parti d’une classe. Comme en physique où, quand il n’y a pas de matière, il y a du vide, la société est faite d’êtres humains et de non-êtres.

Cette ontologie désactive le point focal  de rassemblement des opprimés anciennement connus : les exclus de la nation, la classe inférieure, l’ethnie rejetée. Elle annihile les possibilités de reconnaissance mutuelle des opprimés et la potentialité d’agrégation des individus en un groupe, puisque, n’étant rien, ils ne peuvent se reconnaitre et former un tout, puisque n fois zéro donnera toujours zéro, quelque soit la valeur de n et quand bien même il représenterait des millions d’individus. Les exclus, les « rien »,  sont atomisés et condamnés à rester isolés les uns des autres.

Pour Macron, le peuple est mort

Malgré le faible de taux de participation au second tour de l’élection présidentielle et aux deux tours des élections législatives, malgré un faible score en pourcentage des inscrits (environ 15%), Macron s’estime légitime dans ses pleins pouvoirs car les abstentionnistes comme les votants qui se sont portés sur un autre candidat que lui ne méritent aucune considération puisqu’ils ne sont rien. Il est donc le président de tous les français puisque les autres n’existent pas. Cette phrase, en même temps qu’elle dévoile l’apogée de l’ontologie néolibérale incarnée par Macron, légitime son élection par l’exclusion de ceux qui n’existent pas dans la vie comme dans le vote et entérine en retour sa pratique absolutiste du pouvoir.

L’outrancière absence de réaction médiatique face à ces mots, en plus de prouver une fois de plus que les journaux sont à la solde du pouvoir en place, révèle surtout leur adhésion à cette ontologie néolibérale de rejet de ceux qui ne réussissent pas, puisque la meilleure façon de rejeter est d’ignorer. En choisissant de ne pas s’insurger contre un tel discours, en choisissant de ne même pas le relever, les médias se satisfont d’ignorer ceux qui sont visés par ces propos, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas, ceux qui n’existent pas, et qui en retour n’existent pas plus qu’avant. En choisissant l’ignorance, les médias avalisent cette pensée.

Comme ce SDF du coin de la rue que l’on finit par ne plus voir, que l’on dénigre en l’ignorant, en passant devant lui tous les jours sans y prêter un regard, sans même feindre de s’apitoyer sur son sort, Macron dénigre le peuple en l’ignorant, en le laissant de côté, en passant devant lui comme on passe devant un clodo qui, après tout, mérite bien son sort, le fainéant ! Qu’il crève ou non, Macron s’en fout, pour lui, cet ersatz d’être humain est déjà mort.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *